LE PHOTOGRAPHE IGNORANT — §XX

Un faire savoir

PI-PLANCHE-26Si l’image n’est pas la réal­ité elle-même, établit-elle du moins une réal­ité. Elle fait appa­raître! L’image d’une pipe n’est certes pas une pipe comme l’instruit Magritte mais con­firme qu’une pipe est une pipe et d’autant plus pipe qu’elle sera vue au plus proche de la vision ini­tiée par l’artiste! C’est le sens fig­uré qui est le vrai sens, le sens le plus haut en vérité démi­urgique, alors que le sens pro­pre n’est qu’un petit sens com­mun, et quelque­fois un non sens assure Gilbert Durand*. Si la photo ne pro­cure à l’individu que l’illusion de pou­voir s’accaparer le monde, elle lui donne au moins la chance de s’y inscrire et en défini­tive d’y affirmer sa présence. D’y fig­urer. Il peut, par là même, avoir la con­vic­tion d’en pou­voir capter ce qu’elle a de plus vrai alors qu’il la révèle, la fab­rique tout en se fab­ri­quant lui même. Par­o­di­ant Mon­taigne, chaque faiseur d’image pour­rait dire: je n’ai pas plus fait ma photo que ma photo ne m’a faite. A défaut d’être un savoir, l’image pho­tographique est, au moins, un faire savoir. Approx­i­ma­tive comme représen­ta­tion, aboutie en tant qu’œuvre, elle donne le sen­ti­ment d’être. Alors que le sou­venir est, par déf­i­ni­tion, virtuel, la photo est tou­jours actuelle, évoca­trice d’un passé présent. Affir­mant la réal­ité du sou­venir, elle atteste l’existence. Mieux qu’une évoca­tion la photo est une trans­mu­ta­tion. Plus qu’une imi­ta­tion elle est un renou­velle­ment. Elle réor­gan­ise l’univers en images. Elle offre aux choses une sec­onde chance d’être perçues. Une chance apaisée, amor­tie, acces­si­ble parce que décon­nec­tée des pres­sions de l’instant qui ren­dent sou­vent la réal­ité insai­siss­able ou con­fuse ou seule­ment impré­cise par le fait même que nous soyons à la fois acteur et spec­ta­teur, exposé aux vicis­si­tudes de l’instant. Si la photo n’isole qu’un seul aspect de la réal­ité, permet-elle au moins de l’observer à loisir. De s’en bercer.

QUELLE ESR CETTE IMAGE ? [023]: Jarre de céramique en bor­dure d’un canal. Venise. Italie.

Suite par: http://www.numilog.com/363742/Le-Photographe-ignorant.ebook 

Posted in Art de voir, Etonnement, Livre, Philosophie, Photographie, Reflexion, Voir | Leave a comment

LE PHOTOGRAPHE IGNORANT — §XIX

L’instant exem­plaire

PI-PLANCHE-25.p46La pho­togra­phie est chaque fois une coïn­ci­dence [simul­tanéité entre le sujet et l’objet] telle que, dans l’étendue spatio-temporelle, la vision la capte et, par ce choix, affirme, en emprun­tant le terme à Kandin­sky, une réson­nance spir­ituelle pro­pre à refléter l’esprit des pos­si­bles. Cette coïn­ci­dence, tenue par Nico­las de Cues pour celle des con­traires [simul­tanéité du posi­tif et du négatif], touche, pour lui, à l’unité essen­tielle de toutes choses. Engage t-il aussi à renon­cer au savoir rationnel au profit de l’étonnement. Non pas dis­courir, mais admirer! La coïn­ci­dence des opposés mar­que ainsi le retourne­ment de la dom­i­na­tion his­torique du cerveau gauche sur le cerveau droit, de la parole sur l’image, de la méfi­ance sur la croy­ance. L’appareil photo pour­rait, à cette con­di­tion, être un canal apte à trans­met­tre l’esprit des choses plutôt que leur état matériel. Revis­i­tant les paroles de George Sand sur l’art, on pour­rait induire que la pho­togra­phie n’est pas une étude de la réal­ité pos­i­tive mais une recherche de la vérité idéale. Pen­sée délibérée pour l’un, instinc­tive pour l’autre, tan­dis que le pein­tre déploie son œuvre dans le temps, hési­tant tou­jours, la reprenant sou­vent, le pho­tographe s’applique, entre mille hypothèses, à dégager une image unique, déclenchée dans la ful­gu­rance de l’instant. Le pho­tographe se doit de saisir [ou d’approcher autant que pos­si­ble] la divine intu­ition qui, appuyée sur le passé et penchée sur l’avenir —selon les ter­mes de Henri Berg­son — , con­stituerait l’instant exem­plaire. Celui où, réduisant spon­tané­ment la quan­tité d’informations à traiter à l’essentiel, une com­préhen­sion immé­di­ate sem­ble jail­lir de la pro­fu­sion. Man­i­fes­tant sa con­fi­ance dans une cer­taine évidence des choses, le pho­tographe igno­rant verse néces­saire­ment du coté des idéal­istes, plus exacte­ment des idéal­istes sub­jec­tivistes. Il plaque ses représen­ta­tions sen­si­bles sur les apparences matérielles. Le monde est à son image!

QUELLE EST CETTE IMAGE ? [022]: Brasier pour chauf­fer les pierre d’une sweat­lodge. Saskatchewan.Canada.

Suite par: http://www.numilog.com/363742/Le-Photographe-ignorant.ebook 

Posted in Art de voir, Livre, Philosophie, Photographie, Photography, Reflexion, Voir | Leave a comment

LE PHOTOGRAPHE IGNORANT — §XVIII

La vérité du voir

PI-PLANCHE-24Le vis­i­ble est réver­béra­tion. Le sur­gisse­ment d’un ray­on­nement de lumière blanche éclaté en couleurs par la ren­con­tre avec un sup­port polar­isant. La photo ne peut jamais capter que cette décom­po­si­tion. Elle ne saisit de l’objet que ce que la lumière veut bien lui accorder. Elle fixe le “volatil“ de la façon dont les alchimistes entendaient fixer le spir­ituel! Elle est épiphanie [appari­tion man­i­feste de la lumière]. Si l’image est hal­lu­ci­na­tion, c’est néan­moins en ce vis­i­ble là, immé­diat et ful­gu­rant, qu’on pour­rait trou­ver la vérité de la per­cep­tion qui est la vérité du voir qui est la vérité de la con­science [vue par Berg­son comme don­née immé­di­ate]. Entendu qu’avant la réflex­ion —regardée en tant que man­i­fes­ta­tion de l’esprit— et pour la ren­dre pos­si­ble, il faut la réflex­ion — vue comme per­cep­tion physique. La pho­togra­phie favorise la jonc­tion entre ces phénomènes. Présente et fugi­tive, elle englobe man­i­feste et insai­siss­able dans une réal­ité particulière, révélée par la per­cep­tion et com­prise dans l’expérience. Elle pour­rait bien toucher à une essence des choses si, comme le conçoit Edmund Husserl, l’essence d’une chose n’est rien que la façon dont ce quelque chose se donne. Cela fait de la photo le point d’articulation entre le perçu et le conçu, le lieu où l’intuition s’offre à la réflex­ion. La pho­togra­phie s’en tient là, prudem­ment, en réserve des con­cepts, des for­mules, des théorèmes… de toutes les doc­trines dans lesquelles les philosophes s’efforcent générale­ment d’envelopper le monde, de le met­tre “hors cir­cuit“. L’interprétation que pro­pose la pho­togra­phie est d’une autre nature. Plutôt que de résoudre, elle se con­tente de révéler. Elle fait appa­raître l’inattendu. Elle est sur­ve­nance. Permet-elle aussi d’accéder à un enten­de­ment des choses pro­pre à cha­cun et rad­i­cale­ment opposé à celui de penseurs qui, dans leur infinie intro­spec­tion, ambi­tion­nent d’aboutir à une con­clu­sion uni­verselle et irréfutable!

QUELLE EST CETTE IMAGE ? [021]: Ligne jaune sur le bitume d’une route au Québec. Canada.

Suite par: http://www.numilog.com/363742/Le-Photographe-ignorant.ebook 

Posted in Art de voir, Etonnement, Exposition, Philosophie, Photographie, Photography | Leave a comment