LE PHOTOGRAPHE IGNORANT — §VI

L’image insai­siss­able

PI-PAGE 00

La réal­ité, dans notre cerveau, ne serait pro­pre­ment rien qu’une col­lec­tion d’instantanés. Suc­ces­sion d’états pré­caires, fuyants et insai­siss­ables, la présence immé­di­ate au monde pour­rait être regardée comme un flux courant qui empêcherait tout espoir de l’embrasser dans sa total­ité d’un seul regard. L‘objet ne serait aussi que phan­tasme et l’image pure fic­tion? La ques­tion préoc­cupe les penseurs depuis tou­jours. Si Pla­ton avait pu con­naitre la pho­togra­phie, l’aurait-il sûre­ment con­damnée au non de la République de la même façon, qu’en vertu d’une cer­taine con­cep­tion de la bonne com­préhen­sion du monde, il voulut expulser la poésie de la cité. Les poètes [dont, para­doxale­ment, il célébra par ailleurs les tal­ents] sont dan­gereux car ils don­nent aux hommes l’image d’une nature sub­jec­tive. Pour com­pren­dre l’humain il faut —estimait-il suiv­ant sa croy­ance aux formes éter­nelles— con­tem­pler l’idée de l’homme dans “le ciel des idées“ plutôt que de s’attacher à sa mépris­able diver­sité! Aux sor­tilèges fluc­tu­ants de la per­cep­tion, le philosophe de l’Académie choisit la lente péné­tra­tion de l’absolu. Pour lui, seuls ceux de son rang peu­vent regarder le soleil en face! Affir­ma­tion d’autant plus récus­able vu que ce qui est beau et néces­saire dans le soleil ce n’est pas l’astre lui-même mais la lumière qu’il porte sur les choses. Mais une telle atti­tude pro­duit un éclairage révéla­teur sur ce que nom­bre d’Hommes de rai­son éprou­vent encore envers la chose vue, une sorte de fascination/répulsion qui met logique­ment l’image, déclarée trompeuse, hors de portée de leur com­préhen­sion. A défaut de pou­voir la saisir spon­tané­ment au niveau des sens comme de la faire entière­ment ren­trer dans un con­cept uni­versel, ils ten­tent de s’en acca­parer au cas par cas, par des exer­ci­ces de style lit­téraires dont le béné­fice majeur tient surtout en leur pro­pre sat­is­fac­tion si ce n’est pas à leur désir de dom­i­na­tion. Tentent-ils ainsi, en met­tant des mots sur les formes, de s’approprier les apparences pour mieux en maitriser la sauvagerie, de ranger l’indomptable à leur volonté. Pous­sant ce principe à l’aberration, on dit que Dém­ocrite —pour qui toute ren­con­tre avec les hommes était pré­texte à rire!— alla jusqu’à s’aveugler par l’éclat du soleil réfléchi par un bouclier de bronze… pour s’affranchir des arti­fices de la vue au profit des vérités mentales!

QUELLE EST CETTE IMAGE [009]: Bronze sur l’île de San Gior­gio Mag­giore. Venise. Italie

Suite par: http://www.numilog.com/363742/Le-Photographe-ignorant.ebook

This entry was posted in Art de voir, Book, Etonnement, Exhibition, Exposition, Livre, Philosophie, Photographie, Photography, Reflexion, Voir and tagged . Bookmark the permalink.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>