LE PHOTOGRAPHE IGNORANT — §XIV

Vivre c’est éprouver

PI-PLANCHE-20Rien n’est per­cep­ti­ble qui nous tou­choit par l’interne attouche­ment a écrit Mon­taigne. Vivre c’est éprou­ver! La con­tem­pla­tion muette s’impose comme mode d’accès priv­ilégié pour toucher au mieux à la beauté du monde des formes. On éprouve ainsi que la vie est la con­sid­éra­tion immé­di­ate des choses que l’on fait naître à par­tir des sens en général et du regard en par­ti­c­ulier. C’est ce que les Anciens nom­mèrent le sens intérieur ou le sens com­mun: un cen­tre de tous les cen­tres­par lequel l’aspect des choses passe du sens cor­porel au sens spir­ituel. Le fait de sen­tir que nous sen­tons était pour Aris­tote le pro­pre non seule­ment de l’homme mais de tout le vivant. Comme le fit remar­quer le philosophe, la sen­sa­tion a pour rôle man­i­feste d’indiquer le présent. Elle lie l’existence au sen­si­ble. Et sa trace [l’émotion] qui per­siste ali­mente le sou­venir, illu­sionne sur la pos­si­bil­ité de durer. Ainsi, c’est moins la logique et la volonté qui nous gou­ver­nent que le ressenti, le feel­ing. Un main­tenant où fusion­nent les qual­ités sen­si­bles col­lec­tées par le sens com­mun pour ten­ter de tirer une homogénéité de ce qui n’est qu’imperceptible. Nous n’allons pas, on nous emporte, con­state Mon­taigne. On s’emploie à bien raison­ner, à soupeser les pour et les con­tre, à iden­ti­fier les risques, à estimer les chances de suc­cès, à éval­uer les con­séquences… mais, la plu­part du temps, on fait sur le moment avec les cir­con­stances, on s’arrange avec les événe­ments. Des courants agis­sent, des flux nous par­courent sans que nous en ayons con­science. Il se passe en nous des phénomènes qui échap­pent à notre logique et à notre rai­son et qui pour­tant mar­quent notre vie plus cer­taine­ment que l’exercice de la volonté. Poussés par une force capricieuse et peut-être supérieure, sorte de vision directe et immé­di­ate, nous ne nous fions, en défini­tive, qu’à notre intu­ition comme si les causes réelles de nos actes nous échap­paient. Nous ne voulons rien libre­ment, rien absol­u­ment, rien con­stam­ment ajoute Mon­taigne. Et pour­tant nos buts sont sans fin. A peine l’un d’entre eux est atteint qu’un autre se présente! D’où nous vient ce nou­veau désir. Du besoin, peut-être, de se sen­tir vivant?

QUELLE EST CETTE IMAGE? [017]: Reflets sur un bronze. Ile de San Gior­gio Mag­giore. Venise. Italie

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