LE PHOTOGRAPHE IGNORANT — §XVI

Accueil­lir le jour

PI-PLANCHE-14La quête de la lumière est étymologique­ment divine [di = briller, soleil, dieu]. Dieu [ou plus per­tinem­ment Lucifer] est ce qui brille, c’est la lumière dans le ciel. C’est à Ça que le pho­tographe a affaire. Il l’explore, l’expérimente, le tran­scende. Cette expéri­ence illu­mi­nante est le résul­tat d’une com­mu­nion avec l’origine par laque­lle nous prenons con­science que Dieu n’est autre que notre capac­ité à accueil­lir le jour. Chaque prise de vue est prise de lumière, un mar­quage de l’étendue par le temps, une césure par laque­lle s’exprime une brève ver­sion du monde. Elle est une expres­sion lim­itée de l’illimité, une façon dont un fini exprime, d’une façon sin­gulière, l’infini. La pho­togra­phie éveille le dehors dans un dedans. Elle est cet oiseau qui sur­git et fait soudain pren­dre con­science du silence envi­ron­nant. Le «ça a été» que Roland Barthes* —obsédé par le soucis de retrou­ver la présence de sa mère défunte à tra­vers la photo du jardin d’hiver— désigne comme le fruit même de l’acte pho­tographique, c’est à dire la néces­saire réal­ité de la chose placée devant l’objectif, con­firme davan­tage la puis­sance d’évocation hal­lu­ci­na­toire de la pho­togra­phie qu’il ne démon­tre l’existence irréfutable du sujet tel qu’il fut dans la lumière vivante. L’objet renait chaque fois dans la pho­togra­phie avec une iden­tité nou­velle et autonome conçoit Jean Bau­drillard. L’évidence sen­si­ble que présente la pho­togra­phie est une fausse évidence. Elle ne saisit qu’une image de l’objet, non l’objet lui-même. On a chaque fois affaire à une con­nais­sance acci­den­telle qui aurait aussi bien ne pas avoir eu lieu. Il y a dans la pho­togra­phie comme un espoir tou­jours déçu, un désir de cap­ta­tion jamais assouvi, comme une mise en évidence de l’imperfection des êtres: l’exact moment sans cesse recher­ché, approché mais jamais par­faite­ment atteint. “Cela que je vois“ ne s’est peut-être jamais trouvé là, du moins pas tel que je le reçoit à présent! Une photo ne prouve rien. Per­sonne n’est jamais vu de l’icône qu’à la manière dont il la regarde lui-même assure Nico­las de Cues. C’est dire que tout ce qui se mon­tre à nous n’est que le reflet de l’esprit, une appari­tion spec­trale. Oui, tout dans ce monde est hanté! lance Max Stirner**. Nous pou­vons en con­clure que la qual­ité du regard dépend non seule­ment de l’acuité visuelle mais aussi de la fac­ulté esthé­tique et morale à la développer.

QUELLE EST CETTE IMAGE ? [019]: Eclats de lumière sur une sculp­ture de George Rickey. Naoshima. Japon

Suite par: http://www.numilog.com/363742/Le-Photographe-ignorant.ebook 

* La Cham­bre Claire. Édit Gal­li­mard / ** Philosophe alle­mand précurseur de l’anarchisme individualiste

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