LE PHOTOGRAPHE IGNORANT — §XVII

Pren­dre forme

PI-PLANCHE-23L’image pho­tographique fait exis­ter des tem­po­ral­ités qui, vécues trop fugi­tive­ment, n’auraient sinon jamais été perçues sur l’instant. Pré­cip­i­tant la représen­ta­tion d’un passé [qui n’a peut-être jamais existé] dans la réso­lu­tion d’un présent [qui n’est peut-être qu’illusion], elle sauve l’existence de la dis­so­lu­tion en faisant sur­venir un quelque chose, fait, peut-être, d’artifices, de hasards et d’accidents, mais sur lequel nous bâtis­sons néan­moins notre pro­pre fic­tion, don­nons forme à la vie, fig­urons. L’image pho­tographique pro­cure l’illusion d’une con­stance. Se sub­sti­tu­ant à l’événement, elle s’impose comme le témoignage d’un moment tant incer­tain qu’on ne saurait dire s’il a ou non vrai­ment été autrement que dans l’imagination mais qui pour­tant mar­quera la mémoire plus cer­taine­ment que le fait en lui même. On cherchera ainsi la source de la sig­ni­fi­ca­tion dans l’activité représen­ta­tive opérant dans l’esprit plutôt que dans l’action. La photo s’inscrit dans cette maïeu­tique fluc­tu­ante de l’humeur. Elle tire l’instant d’une dis­so­lu­tion assurée pour l’engager dans une hypothèse ques­tionnable. Tel un coup de froid immo­bil­isant soudaine­ment l’écoulement du fleuve hér­a­cli­tien, elle per­met de saisir la forme d’un instant sur quoi l’inspiration peut échafauder ses fic­tions. En figeant la réal­ité, la photo trompe ainsi la rai­son tout autant qu’elle la sat­is­fait. Elle élar­git le réel comme elle le renie. Man­i­fes­ta­tion de la vie, attes­ta­tion de la mort, l’image pho­tographique est lieu de rémis­sion où créa­tion et extinc­tion sem­blent se con­fon­dre dans une col­lu­sion sin­gulière par laque­lle le temps trouve forme selon la dis­po­si­tion des sen­si­bil­ités par­ti­c­ulières. On peut ainsi dire que la réal­ité ne cesse de se com­plex­i­fier sous la mul­ti­pli­ca­tion et la diver­si­fi­ca­tion expo­nen­tielle des regards. Qu’elle se démul­ti­plie chaque fois que l’on pense en tenir un bout. Aussi ne peut-il y avoir de fin à la créa­tion. Aucune réponse au mys­tère. Nulle lim­ite à l’investigation. L’histoire, l’art, Dieu… ne sont pas morts —comme cer­tains l’ont résol­u­ment soutenu. Ils sont plus sure­ment en refonte permanente.

QUELLE EST CETTE IMAGE ? [020]: Iri­sa­tions à la sur­face d’une piscine. Marseille

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